Le goût du sang
Une affaire de famille.
Heureusement qu’elle est là, la pellicule. Elle m’a poussé à regarder, à sentir les choses.
Mon mouvement n’était plus parasité par ce qu’on attend de moi, j’avais l’excuse de faire des photos.
Ce que je dois être.
Ce que je devrais faire.
Suivre le contrat social et familial qui m’as forcé et appris à réagirde tel manière…
Avec mon appareil, j’ai pu m’échapper de tout ça. Prendre un pas de recul, m’effacer, et observer les corps qui reproduisent machinalement des codes qu’ils n’apprécient pourtant pas.
Face aux hommes, tu t’écrases.
Face aux femmes, tu fuis.
Tu n’as pas choisis tes aspirations, tu n’as pas choisi les émotions qui te traversent et pourquoi elles arrivent là, sous tes yeux. Tu subis. Tu dois prendre ton courage à bras le corps pour te défaire de toutes ces obligations.
Mais elles sont bien là, les parties de toi que tu n’as pas choisi et avec lesquels tu te bas pour t’en libérer. C’est long, c’est fastidieux, de prendre conscience de toutes ces petits bouts de toi et de tenter de les rassembler avant qu’elles ne se fassent engloutir par les conventions sociales et les obligations familiale.
Heureusement que la pellicule est là, pour m’en extraire.
Mais paradoxalement, elle me permet aussi de les aimer, de trouver de la tendresse. Presque, de m’en rapprocher.
Je dois juste trouver la bonne distance, et l’appareil photo fera toujours écran.
10 Avril 2013
Revenir, c'est faire du tri. Ordonner ce qu'il reste et mettre dans des caisses ce qu'il y a à garder. Il faudra garder le guitare, mais aussi les objets et les dessins d'A. Je ne suis pas encore prête à tout jeter.
Faire le tri c'est comme tout brûler ; en moins romantique, en plus douloureux.
Je préfère es grands feux de joie.
Je n'ai pas vraiment vécu ici, malgré des années à me perdre entre ces quatre murs. Mais au moins, j'aurai l'illusion d'être un peu plus libre de tout se passé une fois que je l’aurai trié.
Revenir ici, c’est me ré-imprègner du passé avant de tout balancer ; je relie les lettres, mes carnets ; je feuillète les livres qui m’ont marqué.
Après tout je les relirai sûrement, un jour, quand j’aurai un jardin et rien d’autre à foutre.
Mais aujourd’hui, les choses sont encombrantes, même si elles n'existent qu'en moi.
Où est-ce que ça me mène, tout ça ?
« Il y avait ce pendule, qu'il avait décroché après son départ. Et cette peluche que j'avais abandonné. Mais maintenant il faut rentrer, ravaler la fierté et affronter ce qu'on a laissé derrière. Revenir sur ces quelques marques. »
La route avec le père, Août 2017
Traverser l'Ardèche, vite, toute l'Ardèche, très vite. Se repasser le fils de mes souvenirs à bord de ce petit bolide décapotable.
Parlez moi de la pluie et non pas du beau temps, aujourd'hui je salue le vent qui ballaie l'orage.
C'est moi qui conduit, cette fois ci. Enfin, c'est moi aux commandes et c’est à mon rythme que nous iront.
Aujourd'hui je ne laisse pas d'autre choix à mon père que de me suivre. Je n'ai plus peur de rompre, de faire des vagues, plus peur de dire merde. Regarde ce que je suis, ce que j'ai vécu, regarde les routes par lesquelles je suis passée ! Seule et dans la nuit, le pouce en l'air au bord de la nationale pour rejoindre des inconnus, me perdre dans les champs…
Regarde papa, tout ce paysage que j’ai foulé pour te fuir.
J’ai marché jusqu'à plus soif, pour ne surtout pas rentrer. J'attendais que le soleil se lève. Souvent à reculons, mais toujours, je rentrais.
Un an de silence, ça donne envie de se taire à tout jamais.
Je roule vite pour ne pas fixer la gêne, j'écoute les virages plutôt que mon esprit d'adolescente revancharde, mais l'angoisse d'être côte à côte de mon père me pèse encore.
Bloquée, suspendue, je sais que rien n'est permanent et je m'accroche à cette idée et ces foutus mindset de développement personnel. C’est un peu les seuls espoirs que j’ai aujourd’hui, même si je connais leur limite.
Laissez-moi m’accrocher à ma détresse.
Je maîtrise le moment et le remplie pour ne pas trop le sentir, le volant entre les mains je jouis de cette liberté nouvelle de m'imposer. Le compteur est à fond et le risque me prends au tripes, à chaque virage, de tout faire foirer.
De n'en avoir plus rien à foutre, de faire passer définitivement cette envie de gerber.
Mais il y a la route, le vent et son éternelle putain de bonne volonté, à l'autre. Alors je déballe douze mois de ma nouvelle vie dans le désordre pendant qu'il se laisse conduire et me suit dans chacun de mes arrêts. Retarder l'arrivée.
Du petit village aux milles souvenirs siciliens au petit rayon de soleil - qui n'attendra pas, celui là - regarde, ce truc qui transperce les nuages et me fait fondre en larme, instantanément. Mais ouvre les yeux bordel ! Je suis toujours en vie ! Tu t’en rends compte ?
Le père reste silencieux et l'appareil est toujours à portée de main.
Tout est si fébrile, les sensations profondes et l'instant précaire. Je pense à mon souffle, j’essaye de rester sur terre pour ne pas m’envoler. Je tente de remettre du mouvement dans cette relation pour écrire un chapitre neuf.
Plus solide je ne sais pas, mais sûrement plus vrai.
Sur les bords de Seine, 2015
J’ai eu besoin de fouiller plus loin, de tirer le fil qui m’amène jusqu’aux racines.
Mes grands parents, l’Algérie, et l’odeur des orangers.
La Clusaz, 2014