Basse Cour

Ou le corps des hommes.

Benjamin, Bruxelles 2014.

Les mecs et moi, c’est une histoire de calinades infinies, de désir et de douceur. Mais c’est aussi l’histoire d’une réconciliation avec mon propre corps. Ce corps de femme qui m’était si lointain et qui a été sali, bafoué, oublié et humilié.

J’ai eu un désir insatiable d’être avec eux, près d’eux. De me fondre dans leur vie, dans leur peau, dans leur réalité. A travers eux, lentement, je me suis perdue, détruite, puis réconcilié. A travers eux, avec moi même, je me suis accepté, puis reconstruit.

C’est l’histoire de ces petites intimités qui m’ont forgé, de ces passions que j’ai chérie comme des trésors. De ces moments qui m’ont permis de me rapprocher, un peu plus, de mon propre corps.

Ce corps transgenre que j’ai mis du temps à comprendre.
Ce corps trans que j’ai finalement accepter, malgré le risque de perdre ces relations que j’aimais le plus au monde.

Benjamin, Liège 2013.

Les autres sont de l’autre côté du mur. Ils écoutent de la musique, fument, et discutent. Nous, on a envie d’être ailleurs. Je te prends par la main et on part à l’écart.

On se regarde longuement. On aime s’éclipse tous les deux.
Je lance l’enregistrement, pour garder près de moi cette connexion qui m’ait chère.

On sourit, parce que c’est un peu irréel de se retrouver là, à Bruxelles. On est encore une fois réunis, sans qu’on l’ait vraiment choisi. J’étais venue rendre visite à S. à Liège, me reposer de mon quotidien trop chargé. Mais machinalement, je m’arrête à la capitale pour voir la famille.

Je suis attirée comme un aimant par ce besoin de me retrouver parmi les miens.
Près de toi.

C’est ici l’endroit où je m’autorise. A être mal, à être silencieux, à regarder par la fenêtre un après-midi entier. A être moi sans contrainte, partager nos pensées, nos doutes, vivre cette foutue mélancolie qui ne nous quitte pas. 

J’aimerais tant que tu sois dans ma vie au quotidien, Ben.
J’ai tant aimé vivre près de toi.

Aujourd’hui la distance me pèse, et j’ai l’impression de prendre un chemin que personne ne comprend. Que personne n’accepte, et que je dois prendre seul. C’est comme ça. On laissera la mélancholie aux vestiaires.

On fait chacun nos chemins, on se laisse respirer. On cultive nos jardins respectifs, comme tu dit, pour avoir des choses à partager.

Avec le temps, je l’ai accepté.
Mais putain, ça fait du bien de retrouver ma maison.

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Autoportrait, Paris 2017

Sans le vouloir, leurs regards ont façonné le mien.

Ils m’ont permis d'ouvrir des portes, parfois petites, souvent discrètes. Les sensibilités se sont échangés, l'énergie a circulé. De ces rencontres intimes avec les hommes, naissent des sensations nouvelles, parfois incompréhensibles, souvent contradictoires. L’impression de faire parti d’eux.

Des ébullitions que je ne comprenais qu'une fois l'instant passé et le chapitre clos.
A leur contact, je prenais la douceur et l’amour dont j’avais besoin, l’acceptation et le sentiment de faire parti. La douceur des hommes et leur réconfort m’a porté.

J’ai eu la sensation de faire parti, ne serait-ce que pour quelques heureux ou quelque jours, de leur vie.
De leur groupe. C’était probablement une illusion, mais leur douceur m’a porté.

Une douceur dont on parle peu.
Parce que dans ce monde, c’est rare de se sentir bien près d’un homme.

Je crois que je me fondais en eux, pour essayer de devenir comme eux. J’ai troqué mon corps pour me payer une place avec eux. Mais malgré la douceur je n’ai trouvé que des instants éphémères, des bulles de respiration régies par les conventions sociales entre les genres.

L’illusion de liberté m’a fracassé le coeur.
Quand j’y repense, il m’en reste de merveilleux souvenirs, des petits trésors que je chérie, mêlé à un une solitude amère et triste.

Wiliam, 2015.
Quand William débarque, les choses prennent une autre saveur. Un air d’ailleurs, un truc un peu épicé, et pourtant c’est aussi quelque chose d’aussi très traditionnel, de fort, et d’ancré. On est là, et je suis suspendue à ses mains puissantes et pleines de vie.

Ses mains qui manient, qui touchent, qui sentent. Le temps d’une escapade, on rigole, on s’évade. On s’aime comme ça, pleinement et tendrement, dix jours par an.

Camille

J’aurai bien volontiers fuis cet échange, par peur qu’il soit trop bon, trop électrique, trop vrai, ou trop fort. Ses premiers mots maladroits qu’on a échangé m’ont rallumé le mental, j’ai eu besoin de me protéger tellement je ressentais de choses à ton contact.

J’allais perdre pied et t’embrasser là, avant que t'ouvre la bouche, comme ça. Je voulais t’étreindre comme j’avais l’impression de l’avoir fait mille fois déjà.

Mais j’ai pris l’appareil, comme toujours, pour me protéger de mes élans.

Tu avances patiemment. Tu es nu. Je te sens te rapprocher, tu es délicat. Je te sens complexe, plus mûr, plus à l’écoute, de toi comme de l’autre. Je ne sais pas si tu es un homme ou une femme et à cet instant je m’en fous, je te veux toi, pleinement, et mes jambes tremblent de te découvrir. 

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Il y a eu ses longues heures en tête à tête à me perdre dans ton rire, à être fasciné par cette capacité à être autant en dehors que dedans qui m’a tout de suite séduite. Cette capacité des artistes à être à l’écoute. Ce masculin et ce féminin dans lesquels je me suis reconnu pour la première fois.

Ce sentiment m’a profondément intimidé.
Ça a perturbé toutes les lignes que je pesnais avoir tracé de mon existence.

Plus rien n’était droit.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas flippé d’être à la hauteur. J’étais subjugé de ton élégance dans ton mouvement. Il s’est transformé en danse, l’air de rien. Tu ne brassais pas de l’air et tu n’avais aucune revendication. Tu existais simplement, avec cette agilité féline, celle qui se cherche, qui tâtonne, qui se rend disponible à ses envies et va au bout de ses pulsions.

C’était beau. Je sentais déjà ce cerveau si lourd contre lequel tu sembles lutter, cette cervelle qui fonctionne trop bien et qui essaye de s’apaiser, en te fondant dans les autres, en créant à tout va.

Par générosité mais aussi pour te trouver et te sentir, tu as besoin de mouvement pour ne pas trop écouter ce mental.

Ce pouvoir qui te rend autant fragile que séduisant.

Se reconnaître, s’aimer et se séparer.  Sébastien, Août 2020

Se reconnaître, s’aimer et se séparer.
Sébastien, Août 2020

Clément, Lyon 2014

Timidement, je reprends l'appareil. Je ne sais plus comment on se place, comment le tenir dans la main, à quel moment déclencher. Ça fait longtemps que je ne l’ai plus pris avec moi. C'est comme une première fois. Tout doit être fluide.

Et pourtant je suis fébrile, pudique, comme vierge.

On s'assoit, on regarde les péniches, on s'embrasse.

Je clique une ou deux fois de trop, pour remplir l'espace et cacher l'hésitation. Pourtant je sais qu’arrêter de douter, c'est ça la clé. Qu’il faut se laisser aller, écouter l’instant et ne pas le trahir. J'ai cette foutue sensation de ne pas être à ma place, de lutter pour retrouver l'aisance de photographier. Comme si l’appareil pouvait tout casser, et rompre la beauté du moment autant que le rendre immortel.

Malgré tout, je dois me réconcilier avec mon appareil. Tout m'échappe mais il se passe bel et bien quelque chose. C’est peut-être le début d’un renouveau.

Alors on se dit que c'était un bel après-midi, que la lumière était belle et qu'on va se revoir.

C'est encore fragile, mais c’est bon de retrouver l'inspiration.